Peut-on être une femme et réussir sans être lesbienne? C'est la question que pose les Quotidiennes de Tribune Genève. Effectivement, si on la mettait au masculin, la question serait totalement absurde. Mais s’agissant des femmes, dont on sait combien leur parcours professionnel est semé d’embûches, la proposition paraît moins incongrue.
La journaliste Marie-Claude Martin prend ainsi l'exemple de trois femmes.
Elles ont fait l’actualité récente et il ne pèse aucun soupçon homosexuel: Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise, Jacqueline de Quattro, nouvelle conseillère d’Etat vaudois et Ségolène Royal, candidate malheureuse à la présidence de la République française. De quoi ont-elles été accusées? La première d’avoir
couché pour y arriver; les secondes d’avoir trop joué sur leur féminité. Promotion canapé et excès de visibilité. Dans les deux cas, un même résultat: on les a jugées incompétentes.
L’homophobie larvée
«Il est vrai qu’une lesbienne échappe au moins au préjugé d’incompétence. Est-ce plus facile pour autant? Non. Plusieurs études l’ont montré: si le plafond de verre est difficile à percer pour les femmes, il l’est encore plus pour les homosexuelles», dit Catherine Gaillard, députée genevoise de A Gauche Toute! Avec Marianne Huguenin, syndique de Morges, elle est une des rares femmes publiques à avoir dit qui elle était, notamment lors de son discours à la présidence du Conseil municipal en juin 2005. Sa déclaration a provoqué la sortie du groupe libéral pour qui l’orientation sexuelle doit rester une affaire privée. «J’ai été élue comme représentante des minorités, il y avait donc pour moi un devoir de responsabilité à le dire. Pour toutes celles qui plus jeunes et plus fragiles – le nombre de suicide est doublé chez les ados gays – n’ont pas de modèles.»
L’invisibilité
Absence de modèles? Oui. Car s’il est de bon ton pour des stars comme Angelina Jolie, Madonna ou Sharon Stone de passer par la case filles pour signaler leur indépendance et augmenter leur pouvoir de séduction, les femmes qui le sont vraiment apparaissent plutôt discrètes. Pour vivre heureuses, vivons cachées. «L’invisibilité nous protège en même temps qu’elle nous nie», résume Nathalie, cadre supérieur dans une entreprise privée qui a tenu à préserver son anonymat, comme d’ailleurs toutes celles qui ont été interrogées. Pourquoi? Parce que l’homophobie est encore très forte. «Le politiquement correct a brouillé les cartes: les attaques ne sont plus frontales mais indirectes, pernicieuses. Et le climat ne s’améliore pas» dit Jeanne, haute fonctionnaire. Il n’y a que l’UDC pour oser l’homophobie décomplexée (Non à un bonus fiscal pour des pacsés inféconds et aisés). «Mais cette affiche est mensongère, poursuit Jeanne. Etre lesbienne n’empêche pas d’avoir des enfants, et plusieurs en ont. Mais surtout, les femmes homosexuelles restent la catégorie la plus précarisée.»
Le neutre est masculin
Si les femmes homosexuelles sont moins exposées aux critiques, si leur ascension prête moins le flanc à la critique, c’est qu’elles passent inaperçues. Pour autant bien sûr qu’elles n’ont pas affirmé leur identité. On ne commente pas leur garde-robe, on ne braque pas les caméras sur leurs escarpins, on ne s’autorise aucun commentaire sur leur physique. Comme elles n’affichent aucun signe de féminitude, on leur laisse le crédit de l’intelligence. Elles sont neutres. Et à ce titre, ne représentent aucun danger. Ni pour les hommes qui restent maîtres à bord, ni pour les femmes qui ne les considèrent pas comme rivales. Les lesbiennes, des hommes comme les autres? Pas tout à fait. Surtout quand leur préférence est apparente, sexuellement typée, menaçante. Helen Clark, premier ministre depuis 1999 de la Nouvelle-Zélande, a dû se marier pour faire taire la rumeur comme le rappelle Christine Ockrent dans son livre « Madame la… » Il était impensable qu’une «lesbienne stérile», ainsi surnommée par un de ses collègues parlementaire, puisse diriger un Etat. Comment une minorité pourrait-elle représenter une majorité? Comment peut-elle comprendre les problèmes de ses compatriotes? Sans compter la peur du prosélytisme, du copinage et le fantasme qui va avec: une grande International gay. «C’est un des plus grands fantasmes nous concernant, éclate de rire Catherine Gaillard, croire que nous avons un réseau puissant! Si seulement c’était vrai!»
Pas de prince charmant
Il n’y aurait donc aucun avantage à être lesbienne? Pas en tant que groupe, mais en tant que femme certainement. «Sachant très jeune que je ne pourrai compter que sur moi, j’étais condamnée à l’excellence», dit Anne, chercheuse à l’OMS. La plupart citent l’estime de soi, acquise après un long processus d’acceptation – «On ne choisit pas d’être homosexuelle», rappelle Catherine Gaillard, mariée quinze ans et mère d’un adolescent. D’autres citent une forme d’affranchissement, de jeu avec les codes, de pugnacité, d’humour lié à l’observation amusée des rituels hétérosexuels. «Ce qui me permet d’être bien aujourd’hui dans ma peau et dans mon job, c’est que je n’attends pas d’être valorisée par le regard des hommes. Je les aime bien, sans le mépris fasciné qu’éprouvent de nombreuses femmes hétérosexuelles, mais je n’ai pas vocation de leur plaire. C’est une économie formidable de temps et de souffrances. La plupart des femmes rêvent du prince charmant, attendent d’être révélées par lui au lieu de se forger leur propre ambition.», explique Catherine, responsable marketing.
Et le journal de conclure, et là bien sûr ON N'EST PAS D'ACCORD: "A question absurde posée par le titre de cet article, réponse absurde: au fond, la solution idéale pour réussir serait d’avoir toutes les qualités des lesbiennes….mais sans l’être".
*Tous les prénoms sont fictifs