La Réunion à la traîne de la tolérance
Oui, c'est encore et toujours difficile d'être homosexuel sur notre île. Patrick Garaud, professeur de sport à La Possession, le sait bien. Il a dû d'abord essuyer les quolibets de ses collègues avant de se consacrer à son sujet de thèse : l'analyse de l'homosexualité à la Réunion. “Je me suis détaché du regard des autres. Dans les couloirs du lycée, on disait “Garaud est devenu un pédé”, explique ce père de famille hétérosexuel.
Car pour mener à bien ses recherches, il s'est inscrit à l'association Gay-Union, a participé à ses activités, s'est rendu sur les “lieux de drague”, dans les boîtes de nuits homosexuelles… “J'ai effectué une immersion prolongée dans le milieu et utilisé la méthode de l'observation participante”, ajoute-t-il. Du coup, la Souris Chaude (Trois-Bassins) ou la Jamaïque à Saint-Denis n'ont plus de secret pour lui. Et les insultes homophobes, non plus. Mais sa démarche n'est pas militante. Il a d'abord été intrigué par “l'esprit de tolérance” qu'il a rencontré au Queen's, une boîte homosexuelle de Saint-Denis. Il a ensuite voulu dénoncer “l'hypocrisie à la Réunion : elle est obsolète dans l'air du temps”. Car en métropole notamment, l'homosexualité peut se vivre de façon anonyme donc apaisée.
Créolité, insularité, morale = intolérance
Et d'après lui, cette intolérance ambiante est liée à une conjonction de trois facteurs. Le premier d'entre eux est la créolité. Certes, le métissage donne de beaux enfants mais engendre aussi l'incompréhension et le repli dans la mesure où chaque communauté défend son particularisme. “La Réunion est une société communautaire mais elle n'est pas une communauté. L'harmonie inter-ethnique est conjoncturelle. Elle tient au fait que chacun se situe par rapport à l'autre, il y a une hiérarchisation des groupes”, analyse le chercheur. Pendant son étude, il n'a rencontré aucun couple homosexuel inter-ethnique : chaque ethnie protège son image, craignant une stigmatisation. Du coup, elle rejette les homosexuels. Deuxième facteur : l'insularité. La Réunion est “un gros village” où tout se sait. Sur l'île, les gens se cachent, nient et s'affichent parfois homophobes alors qu'ils sont homosexuels. “Certains ont des femmes et des enfants, mais ils préfèrent nier plutôt que d'affronter l'intolérance”, ajoute-t-il.
Troisième facteur : la morale locale. “Il y a un mélange d'influence catholique -mais qui tend à diminuer-, de restes du colonialisme et de poids du ladi lafé qui sont autant de barrières à l'épanouissement”, constate Patrick Garaud.
Mais il précise : il y a autant de façon de vivre son homosexualité que d'homosexuels. Et elle est facile à vivre pour ceux qui arrivent à se détacher du regard des autres. D'ailleurs, les personnes qui vivent sans complexe sont celles qui sont protégées professionnellement : les fonctionnaires ou les professeurs. “Leur statut leur donne la possibilité d'être libre et détachés du regard des autres”, dit-il. Sinon, nombre de cadres d'entreprises préfèrent mentir et taire leur préférence sexuelle.
Aucune personnalité locale n'a fait de coming-out
Car contrairement à la métropole, l'homosexualité est peu médiatisée à la Réunion. Pourtant, sur ce plan, la presse a une vocation pédagogique : “Le fait d'en parler dédramatise. Les gens n'osent pas dire qu'ils sont homosexuels par crainte d'être rejeté. Ils pourraient trouver des modèles dans les médias”. En plus, aucune personnalité locale ne s'est positionnée de façon claire sur la question de l'homosexualité et encore moins fait son coming-out. “Cela parait évident que des hommes politiques ou des artistes sont homosexuels. Qu'ils le disent pourrait accélérer le processus”, ajoute le chercheur.
Mais si le tableau dressé par Patrick Garaud semble plutôt noir, ses travaux montrent quelques signes d'espoir. “Il y aura une meilleure acceptation de l'homosexualité d'ici vingt ans. On ne changera pas l'insularité, ni la créolité car c'est ce qui fait l'équilibre de la Réunion. En revanche, la morale pourra évoluer”, projette-t-il. Car la génération des “seniors” est toujours dans une attitude de réprobation tandis que les jeunes sont dans “l'indifférence” par rapport à l'homosexualité. Avec ses travaux, Patrick Garaud aura posé sa petite pierre à l'édifice de la tolérance.
• Cette première soutenance publique de thèse d'anthropologie (Staps) aura lieu sur le campus du Tampon entre 14 h et 17 h, salle N8. Jean-Claude Kaufmann, directeur de recherches au CNRS, notamment, sera membre du jury.
Marine Veith
(Le Journal de l'Île ARTICLE DU 30/11/2004 Société
http://www.clicanoo.com/articles/article.asp?id=91987 )
Une identité masculine très marquée
Les hommes de l'île sont machistes. C'est prouvé scientifiquement. Dans cette société, où l'image du “mâle” est bien est ancrée, l'homosexualité attaque les représentations culturelles. “Les hommes veulent préserver un capital identitaire. L'homme représente la domination, la force, le phallus que l'homosexualité remet en cause”, explique Patrick Garaud. Car dans les relations amoureuses aussi, le schéma classique de séduction est remis en cause. Alors que la femme est un “objet” qu'il faut conquérir, la logique de séduction est absente de la pratique homosexuelle. “Quand on va dans un lieu de drague homosexuel, on sait pourquoi on est là. Les choses sont claires dès le départ”, ajoute le chercheur. Il devient donc insensé de comparer les relations homosexuelles et hétérosexuelles. Mais celles-ci bousculent les représentations classiques et suscitent l'incompréhension, voire le rejet. “Le sexe tient une part importante dans la vie des gens mais il est incorrect de le dire”, précise le chercheur pour qui les Réunionnais sont faussement prudes. En revanche, lui compte bien travailler sur la sexualité des Réunionnais dans une prochaine étude.
Le Journal de l'Île ARTICLE DU 30/11/2004 Société
http://www.clicanoo.com/articles/article.asp?id=91988